Je n’irai pas travailler aujourd’hui…

Nous sommes Lundi 5 septembre 2016. Il est 9h.

C’est l’heure à laquelle je devrais être en train de me préparer pour aller travailler, me hâtant afin de ne pas arriver en retard pour mon premier jour…

Pendant le trajet, j’aurais peut-être ressenti une petite boule au ventre… rien de bien méchant… juste un peu de stress avant de me replonger dans un univers que j’ai quitté depuis si longtemps…

Avoir un travail, c’est important de nos jours. Pour avoir un statut… une place dans la société… Pour gagner sa vie aussi… payer ses factures… nourrir sa famille. Et pour moi, dans ma situation, ça fait aussi partie de ma réinsertion.

Je suis ce qu’on appelle un « prévenu »… un mis en examen… pas encore jugé… pas encore condamné… je n’ai tué personne, volé personne, violenté personne… mais aux yeux de la société ça ne fait aucune différence. Je sors de prison… je suis un ex-taulard.

Après les mois passés à Fresnes… et après les mois passés chez moi, un bracelet à la cheville, sous surveillance électronique, à ne pouvoir sortir que 3 heures par jour… Après tout ça, avoir un travail ça veut dire retrouver une existence plus « normale »… un peu plus libre, moins isolé et de nouveaux en contrôle de certains aspects de ma vie… revoir mes enfants… me reconstruire…

Alors avoir un travail, pour moi, c’est encore plus important… Mais je n’irai pas travailler aujourd’hui.

J’avais pourtant trouvé un emploi. J’étais content. J’étais même un peu fier.

Quelques jours après ma sortie de Fresnes, j’avais commencé à consulter les annonces. J’en avais repéré plusieurs. J’avais envoyé des candidatures. Remis à jour mon compte Linkedin. Ouvert un compte Apec… Et puis j’avais reçu une réponse positive. Une invitation à participer à une session de recrutement.

Pour pouvoir m’y rendre, j’avais formulé une demande à la juge d’instruction. Mais comme on ne m’avait pas expliqué comment m’y prendre, ma première demande avait été mal formulée, et elle avait été refusée. Alors, dans l’urgence, j’en avais fait une deuxième, en essayant de tenir compte des remarques qui m’avaient été faites sur la première. Et elle avait été acceptée…

Entre-temps, j’avais perdu un peu d’argent… je n’en ai déjà pas beaucoup… les billets de train que j’aurai pu acheter à bon prix au moment ou j’ai eu le RV m’ont finalement coûté beaucoup plus cher quand j’ai pu les acheter, deux semaines plus tard, après avoir reçu l’autorisation de m’y rendre.

La faute à personne… c’est comme ça… Et ce n’est pas pour ça que je n’irai pas travailler aujourd’hui.

Car je me suis rendu à cette session de recrutement. Une présentation collective, un entretien individuel et une simulation de vente… Ils avaient insisté, ils ne prendraient pas tout le monde. Le job était difficile… mais j’étais confiant… Je me sentais bien… Je ne doutais pas du résultat… J’allais avoir ce job… C’était sûr… Et je l’ai eu.

Dans l’après midi, comme convenu, j’ai reçu un appel qui me confirmait mon recrutement. Mon employeur souhaitait que je commence immédiatement, seulement quelques jours plus tard. Mais je savais que ça ferait trop juste pour transférer mon contrôle judiciaire de l’Yonne où je réside actuellement, à Lille, là ou je souhaite vivre et travailler pour me rapprocher de mes enfants.

Alors j’ai du lui dire que je ne pouvais pas satisfaire à cette demande… que j’avais besoin d’un délai d’un mois, pour m’organiser…

Mais ce n’est pas pour ça que je n’irai pas travailler aujourd’hui.

Parce que l’employeur à accepté. Il m’a donné un mois et m’a donné RV pour le 5 septembre. C’est-à-dire aujourd’hui. A 10h.

Alors j’ai transmis l’information à la Juge d’Instruction et j’ai commencé à chercher un logement à Lille.

Mais je suis bloqué dans l’Yonne et c’est très compliqué de trouver un logement à distance, dans une ville que l’on ne connait pas, avec un dossier sans fiche de paye, sans déclaration d’impôt et sans pouvoir se rendre sur place.

J’ai quand même essayé… et j’ai fini par trouver un logement sympa… à 40 minutes en métro de mon lieu de travail… beaucoup pour les Lillois, mais parfait pour tous ceux qui gardent en mémoire les temps de transport en région parisienne…

C’était le 18 août… J’ai eu plusieurs échanges téléphoniques avec la propriétaire… plusieurs échanges d’email… Ma mère s’est rendue à Lille pour rencontrer le gendre de la propriétaire qui était alors en vacances. La visite s’est bien passée…après de nouveaux échanges d’email et la transmission de quelques pièces justificatives, nous avons conclu un accord de principe et pris RV pour la signature du bail, le 25 août à Lille…

J’ai transmis tous ces documents à la Juge d’Instruction afin d’obtenir son autorisation de déménager. Elle était en vacances… mon avocat a relancé son cabinet… le temps passait…

Et puis, 6 jours plus tard, la veille du RV, le soir du 24, la propriétaire m’a envoyé un dernier email pour me dire que « pour des raisons familiales » elle renonçait à louer l’appartement… rompant son engagement… sans appel…

A 10 jours de mon embauche, je me retrouvais sans logement à Lille…

Mais ce n’est pas pour ça que je n’irai pas travailler aujourd’hui…

J’ai essayé de trouver une solution. Je me suis creusé la tête pour savoir qui je connaissais ayant un lien plus ou moins direct avec Lille ou sa région… quelques noms me sont venus en tête… des personnes avec qui je n’avais eu aucun contact depuis des années… mais j’ai quand même tenté le coup…

En quelques mots envoyés sur Messenger, il fallait résumer ma situation : moi, ma faillite, la prison, le bracelet, le job, le studio… Bref, la galère et le besoin de trouver très vite une personne me connaissant à peine mais acceptant de m’héberger…

Et j’ai reçu une réponse… en à peine un quart d’heure… une ancienne cliente et amie, perdue de vue depuis des lustres, qui sitôt reçu le message s’était mise à chercher et en guise de réponse m’envoyait ce message laconique : « bonne nouvelle ! J’ai trouvé ».

Le soir même (toujours le 25), après avoir pris un premier contact avec cet étranger (un ami de mon amie…) qui acceptait de me recevoir chez lui pour une durée indéterminée, je recevais toutes les pièces nécessaires à compléter le dossier. Il ne restait plus qu’à le transmettre au cabinet de la juge d’instruction et attendre son retour de congé, le lundi 29 pour obtenir une réponse…

Mais les jours passèrent… et je n’obtins pas de retour…

Je restais confiant… je me disais que cela se passerait comme la fois précédente et que je recevrais la validation au tout dernier moment…

Autour de moi, les remarques encourageantes se multipliaient. La Justice n’allait quand même pas entraver mon retour à l’emploi. La même Juge qui avait autorisé mon déplacement pour un entretien d’embauche à Lille, n’allait pas refuser que j’aille m’y installer… Il devait bien quand même y avoir une logique dans ce système. Un peu d’humanité aussi… Nous étions tous confiants…

Pourtant, le jeudi 1er septembre, je demandai quand même à mon avocat de relancer le cabinet de la juge d’instruction…

Et le vendredi 2 septembre, toujours sans nouvelle, j’appelai le bureau du SPIP de l’Yonne pour parler à la conseillère chargée de mon suivi. J’appris alors que la demande initiale, formulée pour l’ancienne adresse ne lui était parvenue que le 25… et que, sachant que cette adresse n’était plus d’actualité elle avait envoyé un rapport négatif, sans plus de précision, le 29… En revanche, elle disait n’avoir reçu depuis aucune autre information…

Je n’en croyais pas mes oreilles… dans les méandres des circuits administratifs, la partie dont mon sort dépendait se jouait à l’aveugle et en désynchronisé… avec deux coups de retard…

On m’expliquait que je devais comprendre. Que je n’étais pas seul dans mon cas. Qu’il y avait les vacances, les délais, les procédures…

Je soulignais la difficulté, en France, en 2016, de trouver un emploi et un logement, à fortiori à distance et dans ma situation… Que je venais de trouver les deux… mais que j’allais les perdre…

Alors on me réexpliquait que je devais comprendre. Que je n’étais pas seul dans mon cas. Qu’il y avait les vacances, les délais, les procédures…

Il était midi passé. Vendredi 2 septembre. Le week-end allait commencer… Ma demande d’autorisation, jointe aux pièces justificatives attestant de sa validité, était quelque part… comme une bouteille à la mer… perdue dans un océan d’indifférence et de lenteur bureaucratique… suspendue dans le temps… inutile…

Et j’étais impuissant… désarmé face à une situation dont le contrôle m’échappait complètement… infantilisé… déresponsabilisé… contemplant l’inéluctabilité de ce qui se passerait un peu moins de 72h plus tard…

Ce jour là allait se lever. Cette heure là allait arriver. Des flux de femmes et d’hommes, circuleraient en tous sens dans le métro lillois, se rendant à leur travail, dans leur école ou vers leurs activités. Vivant leur vie… J’avais tout fait pour me trouver parmi eux… mais je n’y serais pas.

Les dés en étaient jetés, le sort en était scellé :

Le lundi 5 septembre à 10h, je n’irais pas travailler.

 

Pourquoi ?

Je n’ai pas de réponse à cette question là…

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