Transportez-vous un instant à vos années de lycée ou de collège…

Vous est-il déjà arrivé de voir revenir une de vos copies, arborant une note plutôt calamiteuse et assortie de la mention « bon devoir, mais hors sujet » ?

Ça m’est arrivé… Quelle frustration !!!

On s’est donné du mal… on était plutôt content de soi… et PAF !!! la sanction… l’humiliation… et le coup fatal porté à la moyenne du trimestre…

Pourtant, par ces mots, votre correcteur voulait vous faire comprendre que votre effort était respectable, voir même que votre rédaction présentait de réelles qualités, mais que vous aviez malheureusement répondu à côté de la question.

Et rien de ces vaines louanges ne pouvait inverser le résultat »comptable » :

Nul ! Archi nul !

Aujourd’hui, alors que mes années lycéennes sont loin derrière moi, je me glisse dans la peau du correcteur et c’est sous cet angle que j’observe les efforts déployés par la gauche pour proposer une véritable alternative politique à la pensée néolibérale ultra dominante.

Les efforts sont louables. Et si l’on parle de ce qu’il convient d’appeler la « gauche de la gauche », les intentions sont sincères. Mais l’échec n’en est pas moins total… Et pire que total, il est même double.

Le premier échec, c’est la régression du vote favorable à la gauche de combat jusqu’à des scores beaucoup trop faibles pour inverser le rapport de force et faire bouger les lignes. Résultat : depuis 20 ans, le pays est gouverné à droite. Ce fut le cas sous Chirac, sous Sarkozy, sous Hollande, et ça va être encore pire avec Macron. Donc acte.

Mais le second échec est encore plus inquiétant. Et il tient au désintérêt croissant de nos concitoyens pour l’engagement collectif.

Qu’il s’agisse du syndicalisme, de la participation active à la vie politique (encartage dans un parti, militantisme…) ou même de la simple participation aux grandes élections nationales. Année après année, inexorablement, les gens se déconnectent du collectif et se replient dans l’individualisme.

Pour réaliser leurs moindres désirs quand ils sont du bon côté de la fracture sociale. Et pour préserver leurs maigres acquis quand ils se trouvent du mauvais côté.

Dans les deux cas, il devient de bon ton de désigner un bouc émissaire. L’Etat et les fonctionnaires pour la France qui gagne. « L’assisté » ou le migrant pour la France qui perd.

Au final, s’agissant des populations les plus directement concernées par la nécessité d’un rééquilibrage des forces en faveur des plus modestes, on doit faire le triste constat que non seulement ils ne votent plus à gauche mais, de fait, ils ne votent plus, tout court.

Pourquoi ?

Précisément à cause de ce « Hors Sujet ».

Depuis 35 ans, la gauche sociale, la gauche de combat, celle qui devrait leur montrer la voie et les mobiliser pour défendre leurs propres intérêts, s’évertue à leur proposer des discours dont on peut discuter des qualités, mais qui, au-delà de toute autre considération sont malheureusement « hors sujet ».

Pourquoi « hors sujet » ?

Parce qu’ils sont centrés sur le maintien ou la progression du pouvoir d’achat. Le candidat Hamon en avait même fait son thème de campagne. C’est aujourd’hui encore le leitmotiv des grandes centrales syndicales. Et le PCF a cette revendication chevillée au corps.

Or, qu’est-ce que le pouvoir d’achat ?

Le pouvoir d’acheter !

Augmenter le pouvoir d’achat, c’est donc donner la capacité d’acheter plus.

En posant le sujet de cette façon, on en mesure mieux le manque d’audace et la vacuité.

Peut-on sérieusement poser cet objectif comme l’alpha et l’oméga de la lutte des classes ?

Peut-on trouver-là matière à mobiliser les masses et à faire se lever les foules ?

En d’autres termes, peut-on vraiment attendre de nos concitoyens qu’ils risquent de perdre le peu qu’ils ont pour aller quérir un petit peu plus ?

Non. La preuve en est faite. Et ça n’a rien de surprenant.

Et pire encore, en leur proposant ce combat, et en présentant leur « manque de pouvoir d’achat » comme la grande injustice contre laquelle il faudrait lutter, on les entretient dans l’illusion que plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation, pourrait leur apporter plus de bonheur.

Se faisant, on joue le jeu des marchands qui dépensent des milliards, à coup de publicité plus ou moins déguisée, pour les persuader de la même chose.

Pis, on entretient leur désir de consommer et on en fait même une revendication. Une question existentielle. Les rendant prêts à vendre leur âme et à trahir leur classe contre l’espoir de pouvoir un jour s’acheter (à crédit) une nouvelle télé. Posant comme unique projet le fait de remplir leur caddie de produits toxiques mais habilement marketé ou de partir en vacances pour aller exploiter encore plus pauvre qu’eux…

Détournant surtout leur attention de questions beaucoup plus graves.

Ainsi peut-on dire que nos défenseurs du pouvoir d’achat sont les idiots utiles du capitalisme néolibéral. Réduisant eux aussi les masses populaires à leur rôle de consommateurs et leur laissant croire, répétons-le pour bien l’intégrer, que plus de consommation pourrait leur apporter plus de bien-être.

Voilà le drame de la vraie gauche. Nous nous trompons de combat.

Mais alors ?

Quel est le vrai combat ?

Excellente question et je vous remercie de me l’avoir posée.

Réponse : proposer à nos concitoyens des clés pour s’extraire du système qui les pressurise plutôt que d’entretenir leur chimérique espoir d’y trouver un jour leur place.

 

En d’autres termes il s’agit de leur montrer des voies alternatives, et le plus souvent déconnectées de tout système marchand pour :

  • retrouver le plaisir de vivre ensemble
  • réapprendre à satisfaire leurs besoins essentiels de manière saine et naturelle
  • se rendre utile en coopérant et en partageant leurs savoirs et leurs compétences.

 

Concrètement, cela suppose de leur montrer que l’action politique ne consiste pas seulement à négocier un bulletin de vote.

Cela suppose aussi de leur montrer qu’il n’est pas nécessaire de se placer en totale dépendance de circuits de distribution complexes pour très bien se nourrir, s’occuper de son corps, se loger ou se vêtir.

Cela suppose enfin de leur montrer qu’il existe une vie en dehors du « marché du travail » et qu’un échange n’a pas besoin d’être monétaire pour avoir une valeur.

En face de chacun de ces postulats, on pourrait aligner des dizaines d’idées concrètes de choses à faire et de projets à développer. Rien ne manque pour les mettre en œuvre.

Rien sauf peut-être le fait d’arrêter de regarder dans la mauvaise direction pour se remettre dans le sens de la marche. Si j’osais je dirais : « dans le sens de l’Histoire ».

 

Car ce n’est pas en faisant croire à tous qu’il est possible de trouver sa place dans un système fondamentalement inégalitaire qu’on en éliminera les inégalités.

C’est au contraire en apprenant à chacun de trouver sa place en marge de ce système.

En faisant cela, on fait trois choses :

1 – on donne immédiatement une voie de réalisation à des millions de personnes qui n’ont et n’auront jamais une place confortable dans le système tel qu’il est aujourd’hui.

2 – on permet à des dizaines de milliers d‘individus bien équipés pour fonctionner dans le système actuel de trouver à se réaliser en dehors de lui en s’impliquant dans la construction des alternatives nécessaires.

3 – on affaiblit progressivement le vieux système jusqu’à ce qu’il n’ait plus d’autre choix que de laisser la place au nouveau système.

 

A l’issue d’une longue campagne électorale, la gauche sociale déconfite mais toujours vaillante propose de poursuivre dans la rue les combats perdus dans les urnes…

Au moment de nous engager dans ce nouveau combat je vous propose de réfléchir à cette question :

Pour réussir et avoir un impact concret et positif dans la vie des gens que nous entendons défendre, où devons nous placer notre énergie ? Dans un combat pour le pouvoir d’achat ? Ou dans un travail de fond pour donner vie à un modèle alternatif, permettant à tous et à chacun de se libérer progressivement de la tyrannie du monde marchand ?

La réponse n’est sans doute pas exclusive ni strictement binaire.

Peut-être pas l’un OU l’autre. Mais au minimum l’un ET l’autre.

Je propose à celles et ceux que la question intéresse d’ouvrir le débat et de traduire nos échanges par des propositions d’actions et de projets. Ce blog servira à en relater les expériences.

A très vite.