Bio – 1-03 – Rebondir 1ère – Franck Girardot

Au bout des 18 mois qu’avait duré notre aventure en MLM, nous avions énormément appris et l’expérience avait été très riche mais nous étions exsangues financièrement… Plus un sou, dans le rouge à la banque, loyers en retard… Il fallait redresser le tir et nous remettre à flot…

Il n’y avait pas à chercher midi à quatorze heure, il fallait reprendre un job alimentaire et réévaluer la situation. Je pris à peu près le premier qui se présentait : night audit dans un hôtel près de la Gare de l’Est. Eric, de son côté, commença à livrer les journaux le matin, de 5h à 7h, dans le 5eme arrondissement de Paris.

Mon emploi était à temps plein et il payait mieux que celui d’Eric qui était vraiment un job d’appoint. Mais, mis bout à bout, ça payait les factures et ça nous laissait du temps pour envisager l’avenir… Et, surtout, nous ne nous doutions pas que notre prochaine opportunité allait justement venir de ce « misérable » job de livreur de journaux…

A l’époque, le journal « Le Figaro » sous traitait la gestion de ses abonnements a une société indépendante, « Promoporte », laquelle sous traitait la livraison physique des journaux a des « concessionnaires » responsables de zones géographiques bien définies. Le patron d’Eric, Jaime Barandiaran, était un de ces concessionnaires, en charge de la zone dite « Paris Seine », couvrant le 5eme, 6eme et 7eme arrondissement. Chaque matin, il recevait par camion, sur un point de dispatch situé devant le Théâtre de l’Odéon, l’ensemble des journaux (entre 5 et 7.000) pour servir tous les abonnés de sa zone. Chaque « porteur » (c’est comme ça qu’on appelait les livreurs) venait alors avec son véhicule personnel chercher les journaux correspondant à sa « tournée ». On lui remettait aussi chaque jour le carnet de sa tournée indiquant précisément les adresses et les détails de livraison ainsi que les clés et codes nécessaires pour accéder aux différents lieux de livraison. Chaque tournée servait entre 150 et 200 abonnés et devait théoriquement s’effectuer en 2 ou 3h.

L’impératif, pour le concessionnaire comme pour le porteur était d’avoir terminé sa livraison avant 7h. A partir de cet horaire fatidique, l’abonné qui n’avait pas reçu son journal était en droit de porter réclamation en appelant un numéro spécial. Et chaque réclamation était synonyme de pénalité financière pour le concessionnaire…

Le job de porteur n’était pas compliqué. C’était un peu physique, le tout était d’aller vite, de ne pas perdre de temps et d’être réactif en cas de problème de livraison (changement de code, information erronée…). Pour le concessionnaire il était difficile de trouver des porteurs fiables et réguliers. Et Eric ne tarda pas à se faire remarquer par son patron, allant même jusqu’à sympathiser avec lui… Tant et si bien que quelques mois après sa première tournée, Eric se voyait proposer un poste de responsable de zone, puis, très vite, une concession s’étant libérée, celui de concessionnaire !

Les places de concessionnaires étaient très convoitées. Promoporte payait bien et le travail, quand il était bien fait, permettait au concessionnaire de dégager un revenu très confortable sans prendre trop de temps. Jaime en était un bon exemple. Il avait su organiser son activité pour ne travailler que 3 ou 4 heures par jour, au retour des tournées, entre 7 et 11h du matin, et dégageait un revenu de l’ordre de 50.000F mensuel. Son équipe était bien rodée et il avait transmis à Eric ses méthodes et son approche du métier. Mais ce n’était pas le cas de tous les concessionnaires. Certains abusaient un peu de leur situation et se payaient grassement, travaillant trop peu et laissant la qualité de service se détériorer au point d’amener Promoporte à se séparer d’eux. Et c’est ce qui venait de se produire sur la zone dite « Paris Sud », couvrant le 14eme et 15eme arrondissement. La place était libre et Jaime était déterminé à donner un nouveau coup de pouce à son « poulain »…

Il y avait un beau défi à relever. La concession était dans un sale état, les tournées étaient mal repérées, l’équipe était quasi inexistante… il fallait tout faire. Mais le jeu en valait la chandelle. Il y avait chaque jour entre 4000 et 6000 abonnes à servir. Eric nous proposa donc, à Isabelle et à moi, de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Mon père qui avait entre temps perdu son emploi à la suite d’une vague de licenciements économiques, nous rejoint lui aussi. Et le 1er décembre 94, nous prenions possession de notre point de dispatch, au 3 rue de l’Arrivée, au pied de la tour Montparnasse.

La première année fut difficile. La zone était compliquée à gérer. Beaucoup plus grande et beaucoup moins dense que « Paris Seine ». La grosse particularité venait aussi d’une très grande différence entre les premiers jours de la semaine et les trois derniers jours, avec un très grand nombre d’abonnés « week-end » qui transformaient de toutes petites tournées, très faciles à faire du lundi au mercredi, en expéditions beaucoup plus longues à effectuer du jeudi au samedi… En plus de cela nous devions faire face à deux difficultés qui tenaient chacune à l’un des deux grands travers de l’économie française : la cupidité des hommes de marketing et la dictature du syndicat de la presse.

La France n’a pas inventé le marketing mais elle y brille depuis toujours. Havas, Publicis, Euro-RSCG comptent parmi les fleurons de la pub mondiale… et ce n’est pas un hasard si une des stars de l’économie française a longtemps été Jacques Séguéla, un homme de pub. Pas de doute les français savent faire du fric avec du bagout et de la poudre aux yeux…

Quel rapport avec nos livraisons de journaux ? Il se trouve que la raison d’être de la société Promoporte était justement de valoriser le portefeuille d’abonnés au journal « Le Figaro » en proposant à des annonceurs de livrer avec le journal des encarts publicitaires valorisant leur marque et leurs produits. Le lectorat du Figaro appartenant majoritairement a la fameuse CSP+, les annonceurs se bousculaient pour se trouver de bon matin sous les yeux de prospects, curieux de découvrir les nouvelles du matin… Voilà bien ce que Patrick Le Lay, alors PDG du Groupe TF1, appellerait quelques années plus tard dans une phrase devenue célèbre des « secondes de cerveau disponible ». Et les créatifs de Promoporte rivalisaient d’audace pour faire payer toujours plus cher le privilège d’être livré à leurs abonnés… sans se soucier des contingences matérielles et pratiques qui étaient laissées aux bons soins des concessionnaires.

Nous eûmes ainsi à livrer de nombreux catalogues… dont certains pesaient jusqu’à 800g… Je vous laisse imaginer le tableau : un porteur arrivant le matin pour prendre les 200 journaux de sa tournée dans sa voiture et qui doit emporter, en plus, les 200 catalogues de 800g chacun, qu’il va devoir faire entrer dans des boites à lettres ou glisser sous des portes et des paillassons… Mais ce n’était pas le pire… La palme revient sans doute à l’opération « croissant et dosette de café »… (Oui, oui… 200 mini croissants et 200 dosettes de café par tournée !!) talonnée de prêt par la mignonette de whisky, soigneusement glissée dans un élégant tube de métal… Allez glisser un tube de métal et sa mignonette sous une porte d’appartement !…

Mais ce business était très lucratif. Promoporte se goinfrait honteusement. Les concessionnaires étaient bien rémunérés. Et les porteurs touchaient aussi des primes pour leurs efforts supplémentaires… donc tout le monde, au final, était content… malgré quelques couacs !… Je ne cacherai pas qu’il a dû arriver qu’un porteur excédé aille directement mettre son excédent de chargement dans une benne à ordure… quant au mignonettes de whisky… certaines ont dû finir dans la cave de porteurs amateurs de « 12 ans d’âge »…

La deuxième et sans doute la plus grosse difficulté de ce métier venait de la dictature exercée par le syndicat du livre sur l’impression des journaux en région parisienne. Pour un oui ou pour un non, le syndicat décrétait un « débreillage », un arrêt de la production ou un blocage de la livraison… Et nous, sur zone, nous attendions les journaux, théoriquement livrés chaque jour vers 3h, mais régulièrement retardés jusqu’à 4 ou 5h quand ce n’était pas 5h30 ou 6h… Dans ces cas-là, les porteurs les plus matinaux dormaient en attendant dans leur voiture… tout le monde prenait son mal en patience en sachant qu’après cela, il allait falloir hâter le mouvement pour finir dans les temps… et tous ceux qui avaient un deuxième emploi auquel ils devaient se rendre après 7h, nous laissaient leurs tournées à finir…

Et puis il fallait surtout palier aux défaillances de nos porteurs… Des hommes pour la plupart qui prenaient ce job comme un appoint et se décourageaient souvent devant la réalité du travail. Il est vrai qu’avant de maitriser une tournée pour pouvoir la faire en 2h, il n’était pas rare, malgré les formations initiales, que certains passent un mois à se dépatouiller pendant 3 ou 4h pour la finir…

Nous avions 20 tournées à effectuer chaque jour… Nous devions donc théoriquement disposer de 20 porteurs… Mais rares furent les jours ou ce fut le cas… Le plus souvent, il nous en manquait 2, 3 ou 4… Alors nous les dispatchions parmi nos porteurs les plus surs et les plus disponibles… Et puis celles qui ne trouvaient pas preneur… nous les prenions pour nous ! Je ne compte plus les petits matins ou j’ai couru pour boucler 2 tournées en moins de temps que la plupart de nos porteurs auraient pris pour en faire une… Preuve supplémentaire qu’avec de l’énergie et de la motivation on peut faire des choses que beaucoup pensent impossibles…

Ces quelques années n’ont donc pas été une sinécure… loin de là. Mais nous gagnions très bien notre vie, nous étions jeunes et n’avions pas besoin de beaucoup de sommeil. Nous pouvions donc, malgré des nuits mouvementées, profiter du temps qui nous restait dans la journée pour explorer de nouvelles voies et découvrir de nouvelles activités.

J’en ai profité pour faire beaucoup de sport. Essentiellement du squash et de la préparation physique avec notre entraineur, Laurent Rafflin et le petit groupe qu’il avait constitué autour de lui. J’ai aussi pas mal lu. Du noir… du très noir : Ellroy, Hammett, Hilerman, Himes, Goodis… Dans un autre registre, j’ai pas mal étudié Arnaud Desjardins… Et aussi Auster et Stendhal… Balzac et Steinbeck… Dostoïevski, passionnément, déjà… En parallèle, autant pour l’expérience que pour booster mes revenus, j’ai fait quelques missions d’intérim de quelques mois, le plus souvent dans la télévente ou le service client. J’ai ainsi participé au lancement de Bouygues Telecom, premier opérateur de téléphonie mobile à défier le monopole de France Telecom (pas encore devenu Orange) ; et à celui de la Banque Directe, 1ere banque entièrement par téléphone (l’Internet n’existait pas encore).

Et puis j’ai fait mon service militaire… Entre Aout 96 et Juin 97… au sein de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris… une « aventure » ça aussi, mais qui sort du cadre de ce récit… je ne m’y attarderai donc pas mais j’y reviendrai plus tard, ailleurs… Pendant ces 10 mois (à part les deux premiers pendant lesquels je faisais mes classes au Fort de Villeneuve Saint Georges), je travaillais pendant la journée dans les services comptables de la caserne de Masséna et la nuit je courais les rues du 14eme et 15eme arrondissement pour livrer des journaux…

A cette période-là je voyais se dessiner une piste pour le futur. J’avais 23-24 ans, je m’intéressais de plus en plus aux lettres et à la philosophie et je devenais de plus en plus « calé » en préparation physique. J’envisageais sérieusement de m’inscrire en fac de philo, je développais le projet de préparer le concours d’entrée dans une école de kine, je commençais à potasser les manuel de préparation au Brevet d’Etat d’Enseignement Sportif (BEES)… tout ça prenait forme tout doucement… quand une tempête vint secouer la tranquillité de la petite famille Girardot !

Et contrairement aux vrais phénomènes météorologiques, cette tempête-là ne portait pas de prénom féminin… elle portait un nom qui m’était déjà familier, un nom américain : ROBBINS !

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Une réflexion sur “Bio – 1-03 – Rebondir 1ère – Franck Girardot

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