Bio – 1-01 – Mon premier job – Franck Girardot

C’était le 1er octobre 1990. Je me souviens de cette date parce que c’était un mois avant mon 18eme anniversaire. A l’époque j’aimais beaucoup tout ce qui soulignait ma précocité. Le fait de faire des choses avant l’âge auquel on est supposé les faire. Comme parler de sujet très sérieux quand j’avais a peine 10 ans… passer mes nuits en boite pendant mes années de lycée… avoir eu mon bac a 17 ans et 8 mois. Ça me donnait l’impression d’être « en avance »… d’avoir quelque chose que les autres n’avaient pas… Alors j’étais plutôt fier d’être libre et de commencer à gagner ma vie à un âge ou la plupart de mes copains étaient encore au lycée ou entreprenaient des études assez rébarbatives…

Ma ville de naissance avait été choisie par une filiale du Crédit Lyonnais, la Sligos, pour implanter son siège et son principal centre d’appel. C’étaient les débuts de la Carte Bleue. Cette période que certains lecteurs ont connues pendant laquelle les commerçants devaient systématiquement appeler un centre d’appel pour avoir un numéro d’autorisation leur garantissant le paiement de la transaction. Et c’était moi (et quelques centaines d’autres jeunes gens) qui leur donnait ce numéro d’autorisation.

Le job était simple comme bonjour. Il suffisait de répondre au téléphone, de saisir quelque chiffre sur un clavier d’ordinateur et de donner le code d’autorisation à 4 ou 6 chiffres qui s’affichait à l’écran. Rien de bien sorcier… Les choses se compliquaient un peu en cas de refus, ou en cas de demande d’autorisation à la banque… il fallait alors transférer le dossier a un service dédié pour suivre l’affaire jusqu’à son dénouement. Il m’est arrivé, plus tard, d’évoluer au sein de l’entreprise et d’en découvrir plusieurs facettes, mais au début, pendant les premiers mois, ma mission s’arrêtait au premier niveau : répondre au téléphone, donner un numéro d’autorisation et transférer l’appel en cas de « complication ».

Avec l’habitude, aux heures de pointe, il m’arrivait de prendre jusqu’à 140 appels en une heure…

  • Carte Bleue bonjour…

  • Numéro de commerçant

  • Numéro de Carte

  • Date d’expiration

  • Montant

  • Numéro d’autorisation : 123456

  • Je vous en prie. Au revoir.

 

20 secondes chrono !! C’était devenu un jeu. Et j’aimais bien me tester. Faire des concours avec les autres. Aller plus vite… traiter plus d’appels… On pouvait vérifier les résultats sur les relevés de statistiques… Ça passait le temps et ça flattait mon ego… il suffit parfois de peu de chose…

Quand l’activité était plus calme, j’avais appris à lire en répondant au téléphone… J’ai lu comme ça pas mal de romans : Lobsang Rampa, Asimov, Van Vogt, Lovecraft… j’étais assez branché ésotérisme et science-fiction… C’est aussi à cette époque que j’ai découvert Kerouac, Burroughs, Ginsberg… Je lisais aussi pas mal de magazines. Principalement Muscle & Fitness, Rock & Folk et les Cahiers du Cinéma… le tout entrecoupé de numéros de carte bleue et de numéros d’autorisation…

C’est sans doute pendant ces premières années que j’ai acquis une aisance au téléphone qui m’a servi plusieurs fois à rebondir professionnellement.

Pour un job d’étudiant, le boulot payait bien. Entre les horaires à rallonges, les heures supplémentaires, les dimanches payés doubles et les primes de repas j’arrivais régulièrement à gagner 7000F par mois (1100 euros) voir plus… A titre de comparaison, mon père qui bossait depuis 20 ans pour une grosse boite du coin n’en gagnait que 6000 et le smic de l’époque se situait autour de 5500… C’étaient mes premières payes… l’argent me brulait les doigts… mais jamais très longtemps puisque je l’avais souvent dépensé avant même de l’avoir gagné…

En écrivant ces lignes, je suis frappé par deux choses. La première c’est la profonde injustice de cette situation. Mon père bossait pour gagner 6000F avec lesquels il devait faire vivre sa famille (dont moi). Alors que moi, a 18 ans, ne sachant rien faire de mes dix doigts (à part taper des chiffres sur un clavier), j’en gagnais 7000 qui constituait, grosso modo, mon argent de poche… Mes parents ne m’ont jamais rien demandé quand je travaillais en vivant toujours chez eux. Ils trouvaient ça normal… et moi aussi. Mais au-delà de ce déséquilibre qui était le résultat d’un choix familial, ce qui est plus injuste c’est qu’après 15 ans de bons et loyaux services dans une des plus grosses entreprises de la région, mon père ne touchait que 10% de plus que le salaire minimum légal et 15% de moins que moi avec mes 6 mois d’ancienneté… Révoltant !

La deuxième chose qui me frappe c’est qu’il n’est jamais venu à l’idée de personne que mon père aurait pu, tout comme moi, répondre au téléphone et gagner 7000F au lieu de 6000… Mais à ses yeux (et aux yeux de la société) ça aurait été considéré comme un « déclassement »… Ce n’était même pas lié à son attachement à l’entreprise ni à un quelconque « amour » de son travail. Mon père détestait son métier et il haïssait ses patrons… Mais il avait un « vrai travail »… Alors que moi je n’avais qu’un job d’étudiant… Consternant !

Mais je n’étais ni révolté, ni consterné… a 18 ans j’étais seulement pressé. Pressé de « réussir ». Pressé de gagner de l’argent. Dans mon esprit je devais devenir millionnaire avant d’avoir 25 ans… c’était écrit… c’était comme si c’était déjà fait… sauf que tout restait à faire…

J’ai travaillé un peu plus de 2 ans au « Centre Carte Bleue » de la Sligos. Je dépensais mon salaire à pas mal de futilités très au-dessus de mes moyens. Je suivais vaguement une formation de comptabilité par correspondance. Je lisais beaucoup. Je voyageais un peu. Je m’étais mis sérieusement à la musculation, prenant 15 kilos et changeant de morphologie au point d’être qualifié de « plutôt costaud » pour la première fois de ma vie… moi, l’ancien gringalet grassouillet…

Donc globalement je ne peux pas dire que je perdais complètement mon temps mais je végétais un peu, tout en rêvassant et en attendant mon heure…

En mars 1993, le monde de la carte bleue étant en pleine évolution, j’ai profité d’une opportunité de reclassement au sein du groupe Sligos pour prendre un job à Paris. Ce job était encore mieux payé puisqu’à la faveur d’un plan de mobilité, je gagnais double salaire pendant les 6 premiers mois… Une véritable aubaine ! J’avais donc pris ce job avec l’intention de le garder 6 mois… et de profiter de la liberté offerte par les horaires de nuit, pour explorer toutes les nouvelles opportunités qu’offraient la Capitale ; convaincu d’y trouver celle qui me permettrait de « faire » mon premier million.

Le 1er février 1993, à 20 ans et 3 mois… j’arrivais à Paris en conquérant…

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