Vous connaissez sans doute l’expression « avoir le défaut de ses qualités ».

Je connais bien ce problème. J’en ai souvent été victime. Et il m’a fallu du temps et de douloureuses expériences pour identifier et me défaire de l’un de ces travers, particulièrement dangereux s’il n’est pas maîtrisé. Je l’ai appelé le « syndrome du charlatan ».

Je partage ce témoignage avec vous parce que j’observe que ce syndrome est très répandu de nos jours. Il est même devenu omniprésent…

En effet, sur le gigantesque marché qu’est devenu le monde « civilisé », l’important n’est plus d’être, mais de paraitre. Les échanges commerciaux en viennent le plus souvent à n’être qu’un jeu de dupe qui repose sur les imprécisions et les faux semblants. Les plus compétents sont rarement les plus écoutés et pour réussir de nos jours, il n’est plus nécessaire d’être un véritable expert. Il vaut mieux avoir « l’air d’un expert ». Cela n’est pas donné à tout le monde. Cela demande quelques « qualités ». Or il se trouve que j’ai certaines de ces qualités.

Je n’y peux rien, je suis fait comme ça. Et ça m’a causé pas mal de soucis….

En résumé on peut dire que je suis doté d’un esprit très analytique. Cela me permet de comprendre vite et précisément les informations que je reçois. Pour autant, je ne suis pas doué d’une très grande capacité d’abstraction (comme le sont par exemple les mathématiciens ou les métaphysiciens), donc je ne peux pas être considéré comme très intelligent. Mais s’agissant de sujets concrets, je pige vite et j’ai une bonne mémoire. Donc j’apprends rapidement, je retiens bien et je suis plutôt bon pour le calcul mental.

En plus de cela, j’ai plutôt une bonne capacité de synthèse. Ça veut dire que si on me donne une grande quantité d’informations d’apparence assez complexe mais qui suivent une ligne logique, j’arrive très vite à les comprendre et a les synthétiser pour en faire un résumé simple et compréhensible par des personnes qui n’avaient rien compris quand les informations leur avaient été présentées différemment.

Ajoutons à cela un peu de bagout et une certaine assurance, et on a la panoplie complète…

Tout cela peut paraitre plutôt positif. D’ailleurs ça l’est. Ce sont des qualités utiles et qui peuvent servir si elles sont bien utilisées. Mais dans le monde décrit plus haut, ce sont des qualités qui peuvent se retourner contre celui qui les possède et contre ceux qui lui font confiance. Voyons pourquoi.

Pouvoir à la fois analyser et synthétiser des informations apparemment complexes, c’est excellent pour devenir prof ou conférencier.  Le problème survient quand on s’éloigne de la théorie et qu’on entre dans la pratique. On touche là à la nuance qui existe entre avoir un avis, fut-il éclairé, sur un sujet et être un véritable expert. On parle de la différence entre pouvoir « épater la galerie » en distillant quelques connaissances, et pouvoir solutionner un problème concret en toutes circonstances. La distance, en fait, qui sépare un amateur d’un vrai professionnel.

Qu’il s’agisse de sport, de trading ou de business… il y a ceux qui savent faire et gagner… et ceux qui savent questionner, étudier, commenter, expliquer… Les deux démarches ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre. Elles peuvent se compléter, se nourrir et même s’enrichir l’une l’autre… et il n’y en a pas, dans l’absolu, une qui soit supérieure à l’autre… mais elles ne doivent pas être confondues et il revient à chacun d’identifier clairement dans laquelle on s’inscrit.

Mais à notre époque qui a pour principal moteur la satisfaction consuméristes des désirs immédiats, la confusion règne. Le grand public se réduit souvent à une armée de «  clients » pressés et capricieux et, pour satisfaire cette demande, le moindre technicien devient vite un expert potentiel. Et tout cela sans qu’aucun effort ne soit fait, ni de part, ni d’autre, pour poser les problématiques, comprendre les demandes, clarifier les attentes et, surtout, valider concrètement les compétences et les expériences…

Aujourd’hui, à grand renfort de médias complices, des fortunes sont faites sur la base de promesses de résultats miraculeux, prodiguées par des personnages à l’expertise autoproclamée et jamais vérifiée… Et le public en redemande… C’est le « Syndrome du Charlatan ».

Prenons un exemple :

Si je décide de m’intéresser à un sujet tel que la médecine. Grace aux qualités que nous avons décrites plus haut, je vais pouvoir rapidement développer une base de connaissances assez solide pour me permettre de tenir une conversation relativement approfondie sur le sujet.

Sachant que 90% de la population ne connait et ne comprend rien ou presque rien à ce sujet, si je peux seulement leur expliquer certains concepts dans des termes qu’ils comprennent, je vais passer, à leurs yeux, pour un « expert ».

Jusque-là, pas de problème particulier. Je peux même rendre de bons services en rendant plus accessibles certaines informations et en aidant des gens à mieux comprendre certaines problématiques de santé auxquelles ils peuvent être confrontés. A ce stade il ne s’agit que de transmettre des informations et partager une expérience personnelle. Rien de mal à cela…

En revanche, si je pousse le zèle jusqu’à vouloir émettre un diagnostic sur leur état de santé voire même, allons au bout du raisonnement, si je vais jusqu’à exécuter une opération chirurgicale parce que j’en ai compris la logique et que l’ayant vu faire je suis capable d’en reproduire les gestes… cela devient tout autre chose…

Enfin, si je trouve moyen, grâce a des medias peu scrupuleux, de me transformer en une sorte de célébrité et que je pousse le vice jusqu’à facturer mes « services » fort cher sur la base de promesses de résultats miraculeux… là, il y a un gros problème… C’est la caractérisation la plus extrême du « Syndrome du Charlatan » et je précise que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas complètement fortuite… je ne citerai personne…

 

L’exemple donné, celui de la médecine, est volontairement extrême. Et je peux vous rassurer en vous garantissant qu’il ne me viendrait jamais à l’idée, même après avoir sérieusement étudié le sujet, de me lancer dans une opération à cœur ouvert… et ce, même si mon voisin venait me le demander très gentiment ou s’il me proposait beaucoup d’argent pour le faire… Mais dans d’autres cas, sur des sujets plus légers et dans des situations moins évidentes, il m’est arrivé, assez souvent, de franchir ce que je considère aujourd’hui comme étant la « ligne jaune »…

Ainsi de mon expérience du trading boursier évoquée dans un autre article. En quelques mois, à force d’études, de lectures et de simulations, j’étais vraiment devenu un « expert » du « day trading »… mais ça ne faisait pas de moi un « day trader » chevronné. Dans un cas, il s’agit de bien connaitre la théorie, de l’avoir bien comprise et de pouvoir en discuter de façon poussée et argumentée… Dans le second cas, il s’agit, tout simplement, d’être capable de gagner de l’argent en effectuant, chaque jour, des coups gagnants sur le marché.

Ce sont deux mondes complètement différents et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la pratique de l’un ne mène pas naturellement vers la maitrise de l’autre.

Dans ces conditions, rien ne m’empêche de me lancer dans la pratique et d’essayer d’y obtenir des résultats sur la base de ma compréhension théorique. Mais je dois m’attendre à quelques balbutiements pendant la période d’apprentissage qui peut, parfois, durer longtemps. Et pendant cette période, les attentes doivent être très réduites et il semble prudent de n’engager que des fonds qui peuvent être perdus sans dommage.

En d’autres termes : ne pas espérer en vivre et ne pas parier dessus « l’argent des commissions »…

Et puis, toujours rester conscient que rien ne me garantit l’obtention, même à terme, de résultats probants. Je ne le saurai que quand je les aurai obtenus… et je ne pourrai valider une véritable expertise pratique, que lorsque j’aurai validé ces bons résultats, de façon régulière et durable dans le temps…

Très souvent, en affaires, je me suis lancé à corps perdu dans une pratique sur la seule base de ma compréhension théorique d’un sujet. Et très souvent, quand je me suis lancé, je l’ai fait avec une telle audace et un tel enthousiasme que mes premiers résultats ont été plutôt encourageants. Cela m’a confirmé dans mon erreur et cela a entrainé des tiers, initialement séduits par mon enthousiasme et ma maitrise théorique du sujet, à me faire encore plus confiance et à foncer avec moi… sans filets…

Mais j’ai toujours fini par être rattrapé par la réalité et par obtenir des résultats médiocres, plus en phase avec mon absence de maitrise des savoir-faire requis. Et là encore, refusant de comprendre les messages qui m’étaient envoyés par la simple observation des faits, je me suis obstiné.

Et mes clients qui n’avaient pas toujours très bien compris, en termes rationnels, pourquoi ils m’avaient suivi au début, n’étaient pas mieux armés que moi pour apprécier correctement l’évolution de la situation. Alors je persistais dans l’erreur, sans en être conscient, m’en remettant toujours à la « bonne étoile » qui m’avait porté jusque-là, et voulant croire que mes bonnes intentions finiraient par être récompensées…

Mais on ne bâtit pas des empires avec, seulement, de bonnes intentions. Et quand on n’est pas sûr de savoir où on va, il vaut mieux éviter d’y emmener les autres. J’ai payé cher cette leçon… mais je pense l’avoir comprise aujourd’hui.

Alors à vous qui lisez ces lignes, ce conseil pour conclure :

Quand vous êtes face à quelqu’un qui prétend être un expert et propose de vous vendre « sa » solution à vos problèmes, posez-vous ces questions :

  • Maîtrise-t-il aussi bien l’application pratique, que la théorie de son domaine d’expertise supposée ?
  • Cette maîtrise pratique est-elle validée par des résultats positifs concrets, obtenus régulièrement pendant une certaine durée ?
  • Les solutions proposées sont-elles adaptées à ma situation, et ont-elles été appliquées avec succès par des personnes dans ma situation ?
  • S’agit-il d’un pratiquant chevronné qui a une expérience pratique de mes problèmes ? ou seulement d’un théoricien beau parleur ?

Bref : Avez-vous affaire à un véritable expert ou à un charlatan plus ou moins bien intentionné ?